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Des revenus en baisse, des dépenses qui augmentent... Le cancer du sein fait basculer de nombreuses femmes dans la précarité. Cancer Colère, qui a lancé le mouvement Octobre Colère, réclame un plan d’urgence, avec le remboursement intégral des soins.
À l’annonce de son deuxième cancer du sein en 2024 à 49 ans, Fleur Breteau se souvient de sa première inquiétude : « Ce n’était pas de savoir si j’allais m’en sortir, mais si j’allais pouvoir continuer à bosser. Sinon, comment j’allais tenir financièrement ? »
La créatrice du collectif Cancer Colère, qui milite depuis 2025 pour politiser la maladie en la liant directement aux politiques agricoles et à l’usage des pesticides, était alors consultante indépendante en responsabilité sociétale des entreprises (RSE). « Je venais de reconstruire ma vie professionnelle après un premier cancer du sein en 2021, je savais que mes indemnités allaient être pourries car elles sont calculées sur la moyenne des revenus des trois dernières années », explique la quinquagénaire.
Six fois plus de risques de se faire quitter par son partenaire
Dans le deuxième pays au monde le plus touché par le cancer du sein selon le Centre international de recherche sur le cancer, avec 61 000 nouveaux cas et 12 000 décès chaque année, la maladie précipite de nombreuses femmes, comme Fleur Breteau, dans la précarité.
Quelques jours avant son opération, « l’angoisse d’assurer mes revenus était presque plus grande que celle de l’ablation de mon sein droit », se souvient-elle. Pour payer ses factures comme son loyer, « des amis m’ont prêté de l’argent, je suis sortie de chimio endettée. Et encore, j’ai de la chance de pouvoir compter sur eux, j’ai croisé des femmes en traitement obligées d’aller aux Restos du cœur ».
La militante poursuit : « Les industriels de la chimie et des cosmétiques font des profits au mépris de notre santé en vendant des produits cancérigènes ou perturbateurs endocriniens et les femmes en paient le prix en tombant malades et en plongeant dans la pauvreté. » Celles qui paient le prix fort sont, bien sûr, les plus précaires, davantage exposées aux polluants de par leur métier, plus éloignées des campagnes de dépistage et donc diagnostiquées tardivement de cancers plus agressifs.
Plus globalement, on sait que les femmes gagnent en moyenne 22 % de moins que les hommes, ce qui se répercute sur le montant des indemnités journalières pendant un arrêt maladie. Et qu’une femme qui tombe malade a six fois plus de risques qu’un homme de se faire quitter par son partenaire. Parallèlement, 80 % des familles monoparentales sont des mères et au moins un quart des pères ne paie pas la pension alimentaire.
Mère solo et malade
C’est le cas d’Emma [*], qui avait 33 ans et était mère solo d’une petite fille de 3 ans et demi lorsqu’un cancer du sein lui a été diagnostiqué. Elle fait partie de ces femmes jeunes de plus en plus touchées par un cancer du sein : entre 1990 et 2023, les taux d’incidence ont bondi de 63 % chez les moins de 30 ans et de 32 % chez les moins de 40 ans.
En 2023, la trentenaire vivait seule avec sa fille à Rennes, sans soutien financier du père dont elle était séparée. La psychologue, qui milite chez Cancer Colère, cumulait à ce moment-là trois emplois : un mi-temps à l’hôpital public, 15 % dans une association et le reste de son activité en libéral. En raison de ses différents statuts professionnels, lorsqu’Emma a dû s’arrêter de travailler, elle n’a pas eu d’autre choix que de tout arrêter en même temps.
« Très vite après l’annonce du diagnostic, j’ai découvert à quel point ce cancer allait m’appauvrir, c’était la déconvenue totale », se souvient-elle. À l’hôpital public, la jeune femme a perdu la moitié de son salaire et n’avait pas de mutuelle. En libéral, elle ne percevait que 300 euros d’indemnités par mois. « Je n’avais pas souscrit de prévoyance, je n’avais pas prévu d’avoir un cancer à 33 ans », souffle-t-elle. Seul son emploi au sein d’une association lui garantissait le maintien de son salaire et une mutuelle. Résultat : « Mes revenus sont passés de 2 700 euros par mois à 1 500 euros à partir de mon arrêt puis 1 300 euros au bout de six mois. »
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En parallèle, ses dépenses augmentaient. Notamment pour faire garder sa fille, scolarisée en première section de maternelle. « Je la mettais à la garderie jusqu’à 18 heures et au centre de loisirs le mercredi, je culpabilisais beaucoup mais j’étais épuisée par la chimio puis par la radiothérapie. Parfois, après une séance, c’était compliqué de trouver l’énergie rien que pour lui faire à dîner. » Pour les rendez-vous médicaux pendant les vacances scolaires, elle faisait appel à des baby-sitters.
À côté de ça, il y avait aussi tous les soins non remboursés. « Chaque séance chez le psychologue me coûtait 60 euros et seules quatre étaient prises en charge, mais c’est rien du tout, critique-t-elle, j’avais besoin de consulter une fois par semaine. » Si elle n’a pas acheté de perruque, elle a déboursé 250 euros pour se faire tatouer les sourcils. « Ce n’était pas pour le côté glamour mais juste pour me reconnaître un tout petit peu », précise-t-elle, comme si elle devait justifier cette dépense.
Si Emma a pu faire face à ces frais, c’est uniquement grâce aux 20 000 euros hérités au décès de sa mère, morte d’un cancer quelques années plus tôt. Après dix mois d’arrêt maladie, ses économies ne suffisaient plus : « Je suis retournée travailler contre avis médical, car financièrement ce n’était plus tenable. » Désormais en rémission, la jeune femme a donné naissance à son deuxième enfant, un garçon, en mars 2026.
« Il faut toujours avoir une longueur d’avance pour anticiper les frais »
Aurélie, elle, a appris son cancer il y a environ un an, à l’âge de 35 ans. Pour elle aussi, la première inquiétude a été financière. La trentenaire, qui milite également à Cancer Colère, était à ce moment-là graphiste — salariée dans une entreprise à mi-temps —, équithérapeute en auto-entrepreneur dans une association et illustratrice sous le statut d’artiste-auteur.
« Lorsque j’ai eu mon diagnostic, ça faisait deux semaines que j’avais commencé mon travail d’équithérapeute. Si je m’arrêtais, je n’avais pas droit aux indemnités, je n’avais que celles du mi-temps salarié, et encore, pas maintenues à 100 % sur la durée de l’arrêt. »
Même si elle vivait avec son compagnon et n’était pas seule à assumer le loyer, elle a continué à travailler le plus longtemps possible. « C’est compliqué de trouver du travail dans l’équithérapie, je ne voulais pas perdre ce contrat qui était important pour moi », ajoute-t-elle. Épuisée par la radiothérapie, Aurélie a finalement dû se résoudre à s’arrêter pendant deux mois durant l’été, avant de reprendre le travail en août.
Ce qu’elle retient aussi de ces mois de traitement, « c’est tous les frais complémentaires dont tu as besoin mais qui ne sont pas remboursés ». Comme les séances de sophrologie ou d’acupuncture. « Tous les soins qui te permettent de te sentir un peu moins mal parce que ta vie, c’est de la merde », résume Aurélie. Ou bien la brassière de contention après l’opération, qui coûte 90 euros. Sans compter le vernis pour sauver les ongles ou les crèmes pour hydrater la peau desséchée par la chimio. Elle ajoute qu’« il faut toujours avoir une longueur d’avance pour anticiper les frais, personne ne le fera à ta place ».
« Octobre rose est très loin de notre réalité de malade »
Et ce n’est pas dans la campagne d’Octobre rose — qui avait lieu au moment de la découverte de son cancer — qu’Aurélie a trouvé du réconfort. « Octobre rose ne parle pas de prévention mais de dépistage, de palpation et de mammographies pour les femmes de plus de 50 ans. » Par cette absence de prévention, Aurélie estime qu’Octobre rose silencie les causes structurelles du cancer, au profit des injonctions à rester belle et forte tout en étant malade.
« On nous offre des crèmes mais leur composition peut être nocive pour la santé, le pire c’est que ça permet à certaines entreprises d’avoir une bonne image alors que, derrière, elles nous empoisonnent. » [1] Elle souligne le fossé entre la communication de la campagne et le quotidien des patientes : « L’idée, c’est aussi de montrer à quel point on s’occupe des malades mais Octobre rose est très loin de notre réalité. »
Le gouvernement refuse le remboursement à 100 % des soins complémentaires
Plutôt que de voir illuminer la tour Eiffel de la couleur d’Octobre rose, Cancer Colère a choisi de faire de ce mois un « Octobre Colère ». Le collectif réclame au gouvernement un plan d’urgence sanitaire pour les femmes touchées par le cancer. Cela commence par obtenir le remboursement à 100 % des soins complémentaires pour les malades du cancer du sein.
Alors que l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité, en janvier 2025, le remboursement intégral des soins et dispositifs spécifiques au cancer du sein (tatouages, prothèses mammaires, brassières adaptées…), le gouvernement n’a, un an et demi plus tard, toujours pas publié le décret d’application.
Le collectif réclame également la reconnaissance immédiate du cancer du sein en maladie professionnelle dans les secteurs concernés (agriculture, santé, nettoyage, nucléaire, chimie, aérien...). Ainsi que le maintien à 100 % des revenus ou d’un revenu digne durant les traitements — ou à vie quand le cancer est incurable — avec application immédiate pour les mères isolées et malades.
[*] Le prénom a été modifié.
[1] Les cosmétiques, notamment non bio, contiennent des produits toxiques qui ont un rôle dans l’apparition des cancers du sein.
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